Penser la qualité de vie au travail au sein d'une exploitation agricole

Echanges avec les exploitants et salariés d'un GAEC en Aveyron

Vivabilité ou encore bien-être, qualité de vie : n'est-ce pas ce chacun de nous souhaite avoir dans son travail ? Frédéric, Lionel et Lilian Carrière concoivent et adaptent leur exploitation agricole pour optimiser le travail et satisfaire au maximum le bien-être des travailleurs.

L'équipe du GAEC de Marieu

L'équipe du GAEC de Marieu dans la chèvrerie.

De gauche à droite : Marion, Frédéric, Lilian, Julien, Barthélémy (au premier plan), Lionel

 

C'est en pleine après-midi d'août que je me rends au GAEC de Marieu dans le canton de Capdenac, Aveyron. La ferme spécialisée dans l'élevage de 600 chèvres produit du lait à destination de la laiterie l'Etoile du Quercy pour la fabrication du fromage Rocamadour AOP. Elle est composée d'un site unique qui regroupe tous les bâtiments de l'exploitation. Les gérants du GAEC, les frères Carrière, et les deux salariés, Marion Brugidou et Julien Giorgi, sont prêts pour l'interview, assis autour de la table dans la grande salle de réunion. Le sujet de ma venue : la santé, sécurité et pénibilité au travail.

 

Partage et transmission des savoirs entre employeurs et salariés

Bien que le sujet soit délicat, toute l'équipe est présente et chacun apporte sa vision des choses. Ici, la clé d'une équipe qui fonctionne c'est la collégialité, le partage des réflexions et des idées. En témoigne cette spécificité exprimée par Julien, un des salariés de l'exploitation : « les décisions de l'exploitation sont discutées ensemble et on donne son avis par un vote à main levée ! ».

Julien et Marion, 21 et 25 ans, tous deux issus de familles d'agriculteurs, sont salariés depuis 1 an au GAEC. Julien a passé un bac STAV(1) et un BTS ACSE(2) à Figeac, tandis que Marion s'est tournée vers la formation agricole récemment en entreprenant un BPREA(3) en alternance sur 3 ans. Julien assume le fait que ce n'est pas dans ces formations qu'on apprend tout : la formation pratique se fait sur le terrain ». Et ce n'est pas le cas de tous les employeurs d'être sensible à cela : les frères Carrière tiennent à rendre leurs salariés autonomes sur tous les postes. « Le manque de productivité d'une personne qui arrive dans le milieu est énorme. Mais si l'employeur ne demande pas à son salarié des tâches qu'il ne maitrise pas, alors le salarié ne saura jamais les faire ! ». « L'autonomie, c'est à la fois positif pour le développement personnel et professionnel du salarié, et un atout pour l'exploitation : on n'est pas toujours présent au côté de nos salariés pour les guider ». Le partage du savoir, la discussion, et l'implication des salariés est essentielle : « C'est la différence entre un salarié autonome et un exécutant », explique Lionel.

Julien ajoute : « c'est assez rare d'être autant accompagné dans les exploitations, en plus ils sont tous les trois très pédagogues ». De son côté, Marion a récemment appris à utiliser la griffe pour porter le foin. « Mes employeurs ne font aucune différence de traitement entre moi et mon collègue Julien, je suis formée et réalise les mêmes tâches qu'un homme».

L'équipe affirme que cette transparence sur le fonctionnement de l'exploitation garantit aussi les bonnes conditions pour se parler facilement des sujets tels que les congés, les jours chômés, ou les périodes d'astreinte...

Ce management, les employeurs ne l'ont pas appris, c'est fait « en bonne intelligence » entre tous. Lionel remarque que les bonnes relations sont aussi plus faciles avec un salarié qui a réalisé des études ou des formations ou lorsqu'il a de l'expérience professionnelle. Les « très jeunes sans formation et sans expérience sont moins faciles à gérer dans une exploitation comme la nôtre ».

 

Et si pénibilité réduite et confort au travail riment avec efficacité ?

La volonté des exploitants réside avant tout dans le gain d'efficacité, notamment au travers de la rationnalisation du travail. Tous trois ayant un handicap moteur, ils ont priorisé le développement d'outils ou installations adaptés pour réaliser les tâches d'astreintes quotidiennes. La mise en place de barrières avec ouverture et fermeture faciles permettent de passer dans la chèvrerie sans difficulté. La distribution du fourrage est réalisée par une distributrice qui se déplace le long de rails et dépose le foin sur les tapis roulants qui apportent le foin au travers de la chèvrerie. La ration de concentré est apportée par un distributeur automatique Feed car. « Les fourches et seaux ont été remplacés par ces machines, on ne passe que 30 minutes à soigner les 600 chèvres ! ».

« En tant que femme, explique Marion, je peux faire des choses que j'aurais du mal à faire sans ces outils, ça nous allège les tâches au quotidien ».

L'espace de travail est aussi pensé et amélioré pour faciliter le travail : les couloirs sont larges, l'agrandissement du bâtiment en cours permettra de ramener les chevreaux à côté des mères et d'avoir un unique bâtiment avec les équipements profitant à tous les animaux. Moins de déplacements et moins de manipulations d'animaux signifie un gain de temps et moins de pénibilité. «  Ca n'a l'air de rien de porter ces chevreaux qui ne font que 5kg mais à la longue, on en soulève jusqu'à 100 par jour pour les changer de boxe ou leur donner le biberon ! ».

« Ces installations, notamment la distributrice, mois coûteuse qu'un tracteur neuf, sont des investissements sur 10 à 25 ans. On a aussi bricolé beaucoup de choses, et c'est du solide. Cela n'est pas un gros investissement au regard de l'efficacité et du bien-être apporté à long terme », lance Lionel.

Marion (à droite) et Lionel (à gauche) devant la distributrice de fourrage

Marion (à droite) et Lionel (à gauche), devant la distributrice de fourrage

Dans cette recherche de gain d'efficacité, la priorité est donnée aux activités les plus rentables : « on cherche à faire l'essentiel, ce qui rapporte ; le reste, on l'oublie ! Il nous arrive de passer plus de temps tous ensembles dans les bureaux que dans la chèvrerie ou dans les champs ! Les réflexions stratégiques peuvent nous faire gagner beaucoup sur du long terme [réflexions sur l'adaptation de l'outil de travail, montages de dossiers de financement, etc.] ».

Au cours de la visite du bâtiment de la chèvrerie adossée à la salle de traite, Lionel semble avoir oublié ce détail lors de la discussion en salle : « on vient de terminer l'installation de cette salle de bain pour les salariés. Ils sont ainsi libres de rentrer propres après une journée de travail ». Cette préoccupation fait partie d'un ensemble qui contribue à entretenir un cadre de travail agréable : des temps de pause instaurés, deux espaces conviviaux ou de travail au calme en dehors des lieux de vie privés, kitchenettes, etc.

 

La sécurité au travail, des discours théoriques à la réalité du terrain...

Lorsque l'on passe au sujet des risques au travail, Lilian lance tout de suite : « Les risques, c'est ma plus grande appréhension ». Par exemple, le risque phyto : « c'est l'attaque de la société que je crains plus que le risque phyto en lui-même. D'ailleurs, les salariés ne vont pas désherber ».

Ce qui semble évident pour toute l'équipe, c'est faire preuve de bon sens. « Surtout faire attention à chaque fois qu'on attelle, dételle un chargement par exemple, prendre le temps de réfléchir à ce qu'on fait ». Aussi, le bon état de fonctionnement de tout matériel est vérifié par d'autres membres de l'équipe avant d'être utilisé.

Ici, les équipements de sécurité sont présents sur tous les postes. « Seulement, même si on incite les salariés à les porter, notre crédibilité se perd si on ne le fait pas pour nous », avoue Lilian. « Ce qui me déçoit, annonce Lionel, c'est qu'on parle de sécurité depuis 20 ans mais on ne voit rien évoluer. Les mentalités changent peu. Les formations parlent de nombreuses choses, mais ensuite on garde souvent de mauvaises habitudes ».

Les jeunes nouvellement formés ou en cours de formation ont eu des interventions de la MSA dans leurs cours, ce qui permet d'éveiller les consciences sur ces problématiques. Les aspects pratiques se voient sur le terrain avec les stages et les expériences. Pourtant, aujourd'hui sur le terrain, ils respectent les consignes de sécurité uniquement lorsque cela est pratique : « pour la meuleuse, on met les lunettes machinalement car elles sont à côté », mais « dans le feu de l'action, je n'ai pas mis les gants » avoue Marion.

Pour Lionel, « la maturité d'une personne induit une prise de conscience du risque plus forte ».

 

 

Après 3h30 d'entretien et visite du site, j'étais ravie d'avoir pu échanger aussi ouvertement avec toute l'équipe réunie sur ces sujets assez sensibles et véritablement importants. Cette ambiance qui planait est caractéristique d'une affaire qui se passe bien. Et l'une des raisons vient de la place des salariés.

Alors que la balance entre les coûts et le gain de production liés à l'emploi de salariés ne présentait a priori pas véritablement d'avantages économiques, le choix d'engager des salariés s'est fait parce qu'il correspondait à un état d'esprit des exploitants. On voit au-delà de ces critères économiques que bien d'autres avantages sont en faveur des salariés : ils constituent une force de proposition et d'action qui contribuent à donner une dynamique et à améliorer le système mis en place.

Du côté des deux salariés Julien et Marion, tout juste au début de leur carrière professionnelle, ce terrain d'apprentissage est très valorisant car ils se forment à la maitrise d'outils, en matière d'agronomie, mais aussi sur l'organisation, l'autonomie, l'efficacité et leur adaptabilité. Ces compétences sont une très bonne porte d'entrée vers des pratiques à moindre risque et un travail moins stressant.

Pour finir, quels seraient les prochains projets du GAEC de Marieu ?

« Encore réduire le temps d'astreinte en agrandissant la salle de traite ». Le salarié Julien répond en souriant : « Avec Lilian, Lionel et Frédéric, on n'arrêtera jamais de faire des projets, on est sans arrêt en réflexion pour améliorer les choses ! »

 

1) Sciences et Technologies de l'Agronomie et du Vivant

(2) Analyse et Conduite d'Exploitation Agricole

(3) Brevet Professionnel Responsable d'Exploitation Agricole